Cellules de crise

Résumé

Le monde change, nos repères aussi. Notre grille de lecture devient floue. Dans Cellules de crise une douzaine d’intellectuels, de chercheurs, de scientifiques décryptent le monde et nous aident à y voir plus clair.

Contexte

Le mot «crise» hante donc notre vie quotidienne. Au hit-parade des utilisations, ce mot bat tous les records depuis la fin des années 1970. Son succès, la généralisation de son usage à tous les domaines, est sans doute l’un des grands événements de ces dernières années. En tout cas, un événement qui n’a rien d’innocent. C’est le signe en traduction simultanée d’une prise de conscience extraordinaire, écrivait Serge July en Février 1984. Mais prise de conscience de quoi ? L’étymologie du mot nous renvoie au mot latin médiéval crisis (« manifestation grave d’une maladie »), lui-même issu du grec (jugement). Ainsi, il y a crise : - lorsque se dessinent deux possibilités décisives (guérir ou par exemple) - lorsque deux tendances se combattent - lorsqu’il faut séparer ce qui est confus.

À l’origine donc, la Krisis met fin à la Krasis (la confusion) : elle prend même le sens positif du jugement qui distingue et rétablit un ordre. C’est un moment décisif d’un processus, celui qui le réoriente pour le meilleur ou pour le pire.
Le monde contemporain vit dans un continuum de crise, donc peut-être que la crise est devenue la norme et non plus la sortie de la norme. On analyse la crise essentiellement à partir du prisme de l’économie comme si la totalité du monde actuel ne pouvait plus être envisagé qu’à partir de cet angle-là. Or les autres dimensions de la mutation que nous vivons : rapports sociaux, perte des repères, destruction de la planète etc, sont autant d’entrées permettant de comprendre ce qu’il se passe et donc d’agir.

En d’autres termes, détricoter l’indétermination générale ne peut se faire qu’en analysant à un niveau plus profond le ressenti collectif de la difficulté de s’insérer dans un monde qui est un monde commun au sens où l’entendait Hannah Arendt.

La « crise » indique une rupture, mais si on s’intéresse au champ sémantique de la crise, on ne sait plus très bien de quoi il s’agit car on a perdu de vue le rapport au temps. Cette rupture oppose l’historicité de l’homme à celle de la nature. Elle exprime le désarroi de l’homme occidental face à la perte des espérances séculaires qui semblent s’effondrer les unes après les autres. Cette sensation d’insécurité rampante renvoie à un danger qui détourne les symboles mêmes du progrès (l’atome, l’énergie, l’industrie, les médicaments, la grande distribution) tandis que reviennent des périls «archaïques»
comme épidémies, équivalent moderne des grandes pestes. La notion de responsabilité à l’égard des générations suivantes, de «société du risque « (qui répartit non plus les richesses, mais le prix à payer pour le développement en terme de pollution, catastrophes...) contribuent à ce pessimisme général.

Crise est une notion si englobante qu’il devient plus facile d’énumérer ce qui n’est pas en crise que ce qui l’est ! La définition la plus générale qu’on puisse en donner est la rupture brusque d’un ordre considéré comme normal (considéré, car il n’y a, au final, rien de plus normal que d’aller de crise en crise).

La crise c’est la rencontre de l’incertitude et du désordre. Elle est davantage que l’événement qui la provoque et peut être aggravée et pérennisée par une mauvaise gestion et une perception inexacte voire tout simplement par la panique.
Ainsi les crises internationales reposent en large partie sur la représentation de dangers futurs, les crises informationnelles sur la perte de confiance dans les mécanismes de contrôle, les crises financières sur des comportements individuels de fuite du risque, même si ces comportements sont collectivement dommageables. Bref la crise est la perturbation d’un ordre supposé stable et prévisible, donc largement une affaire d’interprétation.

Sa perception est très subjective : certaines communautés ou organisations fonctionnent avec des taux de perte ou de désordre considérables, dans d’autre cas, tout ce qui est inattendu devient crise. Nous sommes passés très rapidement de l’ancien monde, où l’homme n’était que localement lié, sans être impacté quotidiennement par des événements se produisant hors des étroites frontières de son existence, à un monde globalisé où l’information circule partout à grande vitesse et en volume considérable.

La crise oblige à un double mouvement. Dans un premier temps, elle oblige à nous retourner, c’est à dire à regarder derrière, à nous arrêter pour prendre acte des raisons qui ont conduit à cet état de perturbation majeure. Si nous sommes à cette croisée, à ce carrefour décisif, c’est parce que nous avons suivi un certain chemin. On ne peut prendre une décision éclairée sur l’avenir qu’en connaissance de cause, en étant lucide par rapport à la genèse de cette situation. Ceci étant clarifié, la crise oblige aussi, dans un deuxième temps, à se détourner, à regarder ailleurs, à penser autrement, pour inventer un chemin neuf qui conduit à un possible rétablissement de l’harmonie.

Note d'intention du producteur

Cette collection de portraits nait d’une envie, d’une nécessité de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Plus que jamais, nous avons besoin de clés pour envisager les grands changements à venir dans toute leur complexité et savoir y faire face. En ces temps où la sur- information domine, il semble primordial d’éclairer les propos de ceux, philosophes, scientifiques, chercheurs et enseignants qui nous donnent à penser le monde.
La collection que nous vous proposons aujourd’hui s’inscrit dans une dynamique que nous avons mise en place à Ardèche Images Production concernant l’élaboration de collections de portraits, d’abord de cinéastes avec Doc de Docs (Rithy Panh, Avi Mograbi, Vittorio de Seta), avec Mémoires, Commune qui s’attache à recueillir la parole de personnes âgées dans un lieu donné et enfin avec Cellules de crise.
Cette dernière collection est avant tout régie par la volonté de toucher un large public désireux de comprendre les mutations actuelles que traverse la société qui est la leur. Nous souhaitons donner la parole à des hommes et des femmes d’horizon divers, reconnus pour leur intégrité et leur volonté ainsi que leur capacité de transmission.
Après une phase de recherches et d’écriture qui nous ont permis de définir un premier panel d’intervenants, nous amorçons maintenant la phase de développement. Durant cette période, nous envisageons une série de
repérages, aussi bien en France qu’à l’étranger, notamment au Canada, afin de consolider nos liens avec les personnages et approfondir nos recherches. En effet, l’idée n’est pas de filmer les intervenants dans une série d’entretiens statiques mais de les mettre en scène dans leur quotidien de travail. Dans ce dispositif, leur parole et leurs gestes se répondent et questionnent à la fois le contenu de leur propos et leur position en tant que spécialiste.
Leur domaine d’activité, extrêmement ciblé, se dévoile dans cette série de films de manière accessible et humaine : ils développent des théories auxquelles l’accès au public est souvent limité. Les films prennent le temps de s’attacher aussi bien aux théories qu’aux hommes qui les expliquent. Un travail précis de repérages s’avère alors essentiel, il sert dans un premier temps à échanger avec les intervenants, ce qui permet de préparer au mieux en amont du tournage les questions à aborder et penser aux images qui accompagnent la parole de ces spécialistes. Le but de la collection étant de présenter de la manière la plus juste possible des hommes, habituellement dans l’ombre, leurs théories, leur environnement, de créer le lien entre leur travail.
Nous filmerons ces repérages, afin d’avoir une première maquette à présenter aux diffuseurs français et étrangers, et de démarcher différents partenaires, co-producteurs et institutions. Il nous semble essentiel de réunir autour de cette collection des professionnels capables de contribuer au mieux à la production de ces films.

Note d'intention

Une collection de grands entretiens (10 questions à...)

Œuvrant dans le milieu du cinéma documentaire, donc en observation du monde, nous avons été amenés à constater la confusion croissante engendrée ces dernières années par l’état de « crise » actuelle à l’endroit de notre lecture du monde.
Dans le flux d’informations diverses et d’avis autorisés qui se déversent sur nous, il devient très difficile de faire la part des choses. Le réalisateur Charles Ferguson en fait l’implacable démonstration dans le film Inside Job où il démasque Glenn Hubbard ou Frederic Mishkin, professeurs émérites d’économie dans les plus prestigieuses universités de la Ivy League, validant contre rémunérations substantielles une véritable industrie de la fraude qui aura vendu des milliards de CDO toxiques notés triple A.

Pourtant, plus que jamais nous avons besoin de l’éclairage d’intellectuels, de chercheurs, d’ingénieurs pour comprendre si nous payons au juste prix l’énergie que nous consommons aujourd’hui, si l’austérité annoncée est vraiment la solution pour une sortie de crise, si on peut s’attendre à une reprise de la croissance, si les mesures que l’on nous impose sont vraiment les bonnes. C’est cette réflexion qui a présidé à la naissance de cette collection documentaire rassemblant des spécialistes reconnus dans divers champs disciplinaires, à la fois pour la qualité de leurs travaux et pour leur indépendance d’expression.

Une crise c’est toujours la rencontre d’un fait objectif, d’une interprétation / perception et d’une réaction de l’organisme ou organisation en crise. C’est la capacité collective d’inventer du nouveau dans une situation par définition atypique et imprévisible qui fera la différence. Elle suppose la rencontre entre, d’une part, une circonstance, un moment, un événement bien précis qui fait déclencheur et, d’autre part, une structure qui s’en trouve globalement perturbée. Mais les deux renvoient à une troisième composante : une interprétation, un capteur, un cerveau qui analyse, un centre de décision.
Le pannel d’intellectuels auxquels nous souhaitons donner la parole ne sont pas des stars de la sphère médiatique. Qui par exemple connaît André Picot ? C’est pourtant ce chercheur d’une grande rigueur qui, aux côtés d’Henri Pézérat a mis à jour le scandale de l’amiante, un des plus gros scandales de santé publique de notre pays sans jamais céder aux différentes pressions subies pour enterrer ce dossier. Bien qu’une partie du monde intellectuel connaisse une dénaturation de la pensée due à l’avènement de la société du spectacle, cela ne signifie pas qu’il ne reste pas des femmes et des hommes dont l’intégrité intellectuelle ne peut être remise en cause.

C’est à ceux-là que nous souhaitons donner la parole.

Un deuxième critère de sélection est la capacité à transmettre, à rendre accessible leur pensée à un public large de personnes concernées mais non spécialisées. Cette exigence d’une pédagogie de la transmission des savoirs suppose un important travail de recherche et de préparation des entretiens. Certaines personnes peuvent être excellentes dans leur domaine sans forcément être des pédagogues nés.

Dans un souci de clarté nous avons limité le champ géographique au monde occidental. Bien que vivant dans un monde « commun », la sphère occidentale a ses spécificités et comme c’est là que nous vivons, nous cherchons en premier lieu à mieux comprendre ce qu’il s’y passe sans pour autant que le reste du monde ne soit pas évoqué.
L’occident vit une période particulière de son histoire, comme l’évoque d’ailleurs le titre du dernier essai d’Hervé Kempf (présent dans cette collection) : Fin de l’occident, naissance du monde. Bien entendu nous avons tous entendu parler de la crise, mais ce terme aujourd’hui recouvre tant de notions qu’il en devient abscons.

La première phase de nos recherches indique que la « crise » actuelle est la manifestation d’une rupture entre l’historicité humaine et l’historicité de la nature. Après des décennies de croissance exponentielle basée sur l’accès à une énergie abondante donc bon marché, nous nous réveillons dans un monde limité où les ressources s’épuisent. Ce réveil désagréable du consumérisme qui a caractérisé les cinquante dernières années se produit dans un contexte de dégradation écologique tel qu’on ne peut plus restreindre ce constat aux seuls représentants d’une écologie politique marginale.
Donc l’objectif de la collection est de donner à chacun les éléments de lecture permettant d’appréhender en termes clairs la complexité de la réalité dans laquelle s’inscrit notre quotidien.

En terme de ligne éditoriale, nous avons souhaité croiser plusieurs champs disciplinaires : philosophie, sociologie, toxicologie, économie, biologie etc. Avec le souci d’établir, de mettre en relation les contenus proposés avec les préoccupations de la vie quotidienne.

Par exemple, prenons le thème de notre facture d’électricité. Notre premier réflexe quand on constate (encore) une augmentation va être de râler. Mais lorsque Jean Marc Jancovici, ingénieur des mines va nous expliquer qu’en tant que français moyen avec une consommation moyenne, on utilise chacun l’équivalent annuel de 600 hommes travaillant 24h/24H pour nous chauffer, nous nourrir, nous déplacer, pianoter sur notre ordinateur etc… Nous allons peut-être considérer que les 9% de notre budget consacrés à l’énergie indispensable (l’équivalent de ce que nous consacrons à notre habillement) peuvent peut-être être appréhendés puis gérés différemment (par exemple en commençant par économiser l’énergie).

Ou quand Pierre Noël Giraud, économiste, membre du GIEC, nous expliquera que la ressource la plus rare est la capacité d’absorption de l’atmosphère, nous comprendrons peut être mieux l’incidence d’une consommation quotidienne de viande de bœuf issue de l’élevage industriel, grosse consommatrice de ressources (eau, énergie) mais également génératrice d’importants rejets de méthane, un des plus puissant gaz à effet de serre.

Notre conviction est qu’en donnant des clés de compréhension fiables et claires, en éclairant les enjeux, on redonne de la force à la démocratie. La capacité à penser le monde dans lequel on vit, génère la possibilité d’agir sur lui et éventuellement d’interpeler les politiques publiques avec pertinence au moment où se déroule dans toutes les régions, les consultations sur la transition énergétique.

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